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Culture

Critique de Film et Interview avec le réalisateur: À perdre la raison de Joaquim Lafosse

By Adrienne Benassy
09/05/2013

Comment rendre l’infanticide compréhensible, humain, presque pardonnable ? Telle est l’ambition de À perdre la raison. Fidèle à son thème de prédilection, Joaquim Lafosse plonge le spectateur au cœur d’une cellule familiale dysfonctionnelle, s’étiolant à petit feu jusqu’à engendrer l’un des crimes les plus sombres et inhumain, le meurtre de ses propres enfants.
 

Synopsis

Tout commence par un amour passionné, innocent et sans limites. Murielle et Mouhir, tout juste mariés, s’installent chez le Dr Pinget, le père adoptif de Mouhir, chez qui il vit depuis qu’il a quitté le Maroc. Le médecin subvient à tous leurs besoins matériels, mais la dépendance du couple deviendra vite excessive au point où le docteur en usera pour s’immiscer dans leur intimité affective. De plus en plus dépressive, Murielle rêve de déménager avec ses enfants au Maroc tandis que Mouhir se plie à l’autorité du Docteur et la force à rester dans ce huis-clos. Seule face à ses angoisses, Murielle dans un moment de démence, égorge ses enfants.


 

Librement inspiré d'une histoire vraie

À perdre la raisons s’inspire librement de l’affaire Geneviève Lhermitte,  qui égorgea ses cinq enfants en 2007 dans sa maison de Nivelles en Belgique. À l’instar de Murielle, le mari de Mme Lhermitte, Bouchaïb Moqadem, était marocain et vivait chez son père adoptif, le médecin Michel Shaar. Ce dernier subvenait à tous leurs besoins financiers et opérait un véritable « chantage affectif » selon la mère infanticide. Si cette affaire irrigue tout le scénario de Lafosse, À perdre la raison n’est pas pour autant un reflet véridique et exact de ce fait divers. Le directeur et les acteurs n’ont pas effectué de recherches approfondies sur le crime réel et ont préféré dépeindre, avec leur subjectivité d’artistes, l’infanticide comme un mal social universel.
 

Critique

Cette liberté dans l’interprétation permet à Joaquim Lafosse de lever le voile sur les raisons qui poussent une femme à exécuter un tel crime. À la fois un instant d’extrême cruauté et de tendresse, l’infanticide reflète un malheur profond plutôt qu’une monstruosité intrinsèque. Cette réflexion est magnifiquement portée par Emilie Dequenne (Prix de l’interprétation féminine dans la catégorie « Un Certain Regard » à Cannes 2012), dans la peau de Murielle. On regrette néanmoins que la mise en scène réaliste se perde dans des longueurs qui ne sont pas sans ennuyer le spectateur. La distance pudique du réalisateur avec son sujet parvient à créer une tension sourde, un malaise latent, mais à vouloir être au plus près de la réalité et de la souffrance, Joaquim Lafosse en perd l'attention du spectateur. C'est un film dont la force réside principalement dans la réflexion qu’il génère, parvenant à garder une bonne distance avec son sujet, distance malheureusement faussement empreinte d’une pudeur qui ennuie plus qu’elle n’intrigue. 
 

Interview avec Joaquim Lafosse

Qu’est-ce qui vous a frappé dans l’histoire de Geneviève Lhermitte ?

En Belgique on a très vite parlé de cette femme comme d’un monstre, terme que je trouve incroyable. C’est certes un acte monstrueux, mais de là à dire qu’elle est un montre, je n’irais pas jusque là. Il y a des raisons pour lesquelles on perd la raison. Je ne cherche pas à excuser, à expliquer, à dire la vérité. Le cinéma ne sert pas à cela.

Le docteur Schaar, qui est l’équivalent du docteur Pinget dans le film, a dit dans une interview qu’il regrettait que vous ayez pris le parti de Geneviève Lhermitte. Avez-vous voulu défendre cette femme ?

Il ne s’agit pas de lui ni de son histoire. Je n’ai pas été dans cette maison, je ne sais pas comment ils se parlaient, ce n’est que le fruit de mon imagination. Il se compare à quelqu’un qui n’est pas lui.

Pourtant vous avez choisi une esthétique réaliste, ce qui peut donner l’impression qu’il s’agit de la vérité sur l’affaire Lhermitte.

Si le public est dans une forme de croyance, ce n’est pas de ma faute. Mais le public n’est pas débile, il sait qu’un film ce n’est pas la vérité. C’est une subjectivité inspirée d’un récit médiatique, ce qui n’est déjà plus le réel. Ce qui m’intéresse c’est de faire un film sur l’emprise, sur la perte d’autonomie, sur la nécessité de s’émanciper, sur la difficulté d’être une mère de famille nombreuse.

Vous n’avez pas filmé la scène d’infanticide. Est-ce une manière d’adoucir le crime, de le pardonner ?

Je pense que quand on filme la violence, plutôt que de la suggérer, on utilise les armes qu’on dénonce. Je fais un film contre la violence. Quand vous voyez un acte violent dans la rue, vous êtes choqué pendant plusieurs jours, et ce trauma revient et vous empêche de penser. Or, ce que j’essaie de faire avec mon film, c’est de générer une réflexion, qu’ils pensent dès qu’ils sortent de la salle. Dès que la violence est mise en scène, le spectateur entre dans une forme de jouissance, et c’est ça que je ne voulais pas.

Pourquoi est-ce qu’elle reste sciemment dans ce huis-clos ?

Il y a une forme de sadomasochiste. Elle aurait pu s’en aller de cette maison et quitter ce groupe infernal. Or, elle ne le fait pas. Pinget et Mouhir ne sont pas obligés de cultiver cette situation, Mouhir pourrait partir au Maroc, il pourrait ne pas tenir compte de la dette qu’il a envers le médecin. Tout cela est une matière scénaristique qui est intéressante à mettre en scène. Elle tue ses enfants par vengeance, car elle est trompée, trahie. Au lieu de laisser ses enfants seuls dans ce huit-clos, elle les prend avec elle pour quitter l’enfer. C’est une des thèses des avocats de Lhermitte.

Un film est une matière à interprétation mais l’auteur n’est pas là pour donner son interprétation. Je veux qu’il y ait autant de résumés du film, qu’il y a de personnes dans la salle.

Aviez-vous pensé aux deux acteurs du Prophète dès le départ, Tahar Rahim et Niels Arestrup ?

Normalement, Depardieu devait jouer le médecin et il nous a lâché à deux mois du tournage. Mais quand Tahar a dit qu’il voudrait rejouer avec Niels Arestrup, j’ai eu un peu peur, car on va me dire que je manque d’originalité, que j’allais reproduire Le Prophète. Finalement, j’ai trouvé cela intéressant de mettre Emilie Dequenne au cœur d’un couple de cinéma déjà préexistant, à l’instar de son personnage qui entre en couple avec un jeune homme qui a une relation fusionnelle et complice avec un autre homme.

Sur le tournage, Emilie Dequenne a-t-elle été exclue comme Murielle dans le film ?

Non, celui qui a été exclu du couple c’est moi. Heureusement pour moi et pour mon film, Emilie a été complice avec Tahar et Niels, mais ils m’ont exclu. Je me suis effacé devant des acteurs qui ont pris les rennes sur mon scénario. Je souhaite à tous les cinéastes de voir les acteurs faire un hold-up de leur film, car c’est très violent.

Le premier jour de tournage, ils m’ont dit « si on  n’est pas aussi bien que dans Un Prophète, les gens diront que quand Audiard n’est pas là, on n’est pas bons » et au regard de la qualité de ce film, cela met une forme de pression. Comme ils étaient très inquiets, ça engendre des climats de plateaux complexes. L’exigence qu’il y avait avec le projet, la manière dont les acteurs se sont emparés des personnages, m’a vite fait comprendre qu’il fallait que je sois vraiment qu’un regard.

C’est la première fois que vous vous êtes fait effacé de votre film ?

Ça a été douloureux mais c’est pour faire un bon film.  Le tournage était très compliqué, c’était un rapport de force. Niels Arestrup m’a appris que quand les acteurs sont bons, ce n’est pas très grave si cela ne se passe pas très bien, car on n’est pas là pour se faire des copains on est là pour faire un bon film. Je suis aujourd’hui très fier de mon film, mais je ne pense pas du tout avoir été dépossédé de mon film. Seulement, les acteurs étaient tellement en possession de leur rôle, tellement investis que ma place de cinéaste était difficile à trouver.

La façon dont le docteur Pinget garde une main sur Mouhir, rappelle une attitude néocoloniale, les anciens empires préférant encore aujourd’hui la soumission des anciennes colonies. Est-ce votre message?

Je pense que notre rapport à l’Afrique est double et ambiguë. Je ne suis pas si sur qu’on ait envie que ses régions s’émancipent. Quand on les voit se libérer, finalement on coupe les ponts. C’est la métaphore de la relation entre Mouhir et Pinget. Quand on fait des enfants, c’est pour qu’ils s’envolent un jour. Dès que Mouhir est prêt à s’envoler, Pinget ne le laisse pas partir. 

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